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la Tunisie entreprenante
Partenariat Europe Maghreb N°23 Mars 2001
Valentin Mbougueng
(journaliste et écrivain camerounais)
Persécuté
et lynché par la presse française et une partie
de l'intelligentsia parisienne pour ses opinions non conformistes
sur l'intervention française au Kosovo, l'écrivain
et philosophe Régis Debray s'indignait ainsi, sur
la chaîne de télévision européenne
ARTE : " D'où vient cette légitimité
qui permet à une trentaine de personnes en France
de décider qui est respectable et qui ne l'est pas
? Soyons laïcs. Essayons de juger par nous-même.
Lisons les livres des autres. Voyons ce qu'ils font, avant
de juger. Il faut qu'on ait de la considération les
uns pour les autres, qu'on comprenne qu'on peut défendre
ses idées sans attaquer nécessairement celles
des autres, qu'on peut combattre les idées des autres
sans s'attaquer à leur personne, sans les traiter
de noms d'oiseaux ".
L'acharnement de certains milieux français
contre la Tunisie rappelle à bien des égards,
l'ostracisme dont sont victimes, en France, ceux qui voguent
à contre-courant des théorèmes politico-philosophiques,
très souvent élaborées hélas,
sur des prémisses fausses. Quatorze " intellectuels
" parisiens viennent encore de donner dans le sophisme
ambiant, en se fendant dans les colonnes du Monde du 19
janvier d'une pétition au vitriol contre le régime
politique en Tunisie.
Certes la mondialisation favorise la libre
circulation des idées et la critique intellectuelle
à l'échelle planétaire. Autorise-t-elle,
pour autant, la libre falsification des faits, et l'exploitation
criminelle des dynamiques sociales à l'intérieur
des sociétés nationales, par un cercle d'apparatchiks,
à des fins égoïstes ? ".
De quoi accuse-t-on, en réalité,
le régime tunisien ?
D'au moins deux crimes. Celui de vouloir obstinément
construire, malgré les écueils divers dus
autant aux pesanteurs sociologiques et à l'environnement
régional tumultueux, un Etat de droit fort qui garantisse
les libertés, toutes les libertés ; et les
droits de l'homme, tous les droits de l'Homme, ainsi qu'une
démocratie républicaine assise sur un consensus
minimal autour des valeurs universelles comme le suffrage
universel direct et secret, ou l'égalité des
citoyens devant la loi et leur égal accès
au bien-être.
Le prétexte qu'invoquent les nouveaux
croisés de la liberté et des droits de l'Homme
pour justifier cet accès de colère, c'est
la condamnation par la justice tunisienne du médecin
Moncef Marzouki pour " appartenance à une association
interdite ", et " diffusion de fausses nouvelles
de nature à troubler l'ordre public ". Contrairement
à ce que laisse supposer la pétition venue
de Paris, les droits de la défense ont été
assurés. L'accusé a eu recours à des
avocats pour le défendre, et s'est volontairement
abstenu de faire appel du verdict du tribunal, préférant
utiliser d'autres voies, extra-judiciaires.
Comme c'est le cas dans toutes les démocraties du
monde, nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes,
ni faire reporter les conséquences de ses choix libres
et volontaires sur la puissance publique. Si l'accusé,
au lieu de bien se pourvoir pour sa défense devant
le juge, préfère travailler à influencer
celui-ci, en activant ses réseaux français,
mais n'y parvient pas, pourquoi le régime tunisien.
devrait-il en payer les frais ? Dura lex sed lex (la loi
est dure, mais c'est la loi), disent les latins. Cette maxime
cardinale de tout système démocratique devrait-elle
changer, lorsqu'il s'agit de la Tunisie ?La loi doit-elle
s'appliquer à tous, sauf au médecin Marzouki
?Devrait-on, pour contenter quatorze intellectuels parisiens
déroger à la loi, expression de la volonté
générale, en acceptant en Tunisie, ce que
l'on n'accepterait pas en France, à savoir la désobéissance
à la loi et la défiance permanente de l'autorité
de l'Etat ?
Au nom de quelle logique, devrait-on comprendre
que l'Etat français assure l'ordre et l'autorité
de la puissance publique dans tout le pays, au besoin, en
emprisonnant des nationalistes corses, et refuser que l'Etat
tunisien garantisse sa sécurité, celle de
ses institutions et de ses citoyens ? Estimerait-on toujours,
dans le cercle des Bien-pensants parisiens, que les Tunisiens
ne sont pas assez mûrs, pour se payer le luxe d'un
Etat de droit.
Peut-on mûrir pour la démocratie,
si l'on n'a pas été mis au préalable,
dans les conditions d'exercer la démocratie ? L'une
de ces conditions consiste, justement, à fournir
aux citoyens les moyens de vivre, de s'éduquer, de
se loger, bref, de posséder le minimum indispensable
pour exercer en toute liberté et connaissance des
choses, leur droit de vote, et de prendre activement part
à la gestion de la cité. L'option du président
tunisien, est de travailler à l'enracinement de la
culture démocratique, par une promotion constante
de l'Homme, dans toutes ses composantes ;
Messieurs les quatorze intellectuels, un
régime policier ne fait pas la promotion de l'école,
encore moins celle des nouvelles technologies, de l'Internet
Trois
Tunisiens sur cinq reçoivent directement en Tunisie,
à partir de paraboles, les émissions des chaînes
de télévisions françaises. Une dictature
peut-elle permettre cet accès libre des citoyens
à l'information universelle en temps réel
?
Cinq millions de touristes visitent la Tunisie, tout au
long de l'année, et peuvent apprécier cette
douceur de vivre, qui épuise les nerfs de tous ceux
qui sont impatients de voir l'expérience tunisienne
citée en modèle par toutes les institutions
onusiennes, tourner court.
C'est l'avenir de tout un monde, le monde africain en l'occurrence
qui est ici en jeu. En effet, la grave menace qui pèse
sur les peuples du continent et du monde arabo-musulman,
on s'en doute bien, c'est moins les régimes politiques
locaux dits policiers, que la persistance quasi obsessionnelle
de certains milieux politico-intellectuels en France ou
ailleurs dans le monde occidental, à se comporter
comme du temps de la colonisation, à vouloir coûte
que coûte, décider à la place des populations,
de ce qui est bon pour elles, des personnes à abattre
et des amis à aduler. Ceci est une vanité.
Les Tunisiens, les Africains, les Arabes,
tous ceux contre qui certains cercles parisiens pointent
régulièrement leur glaive, sont des hommes
et des femmes suffisamment mûrs, pour juger et décider
par eux-mêmes de ce qu'il faut pour eux, sans avoir
besoin d'un certificat d'aptitude démocratique délivré
par une officine ou un individu,
fût-il de bonne volonté.
Les Tunisiens ont donc, régulièrement, par
le biais d'élections transparentes, choisi leurs
dirigeants. Lorsqu'ils auront besoin de changer de régime
politique ou de président de la république,
ils n'attendront pas que des instructions leur viennent
de Paris ou de toute autre capitale européenne ou
américaine. Comme ils n'attendront pas, impavides,
que débarquent à Tunis, à bord d'un
avion plein de leurs amis et de prêts à porter
idéologiques, des " messies " à
bout de patience.
Comme c'est de coutume, dans toutes les démocraties
du monde, ils se rendront aux urnes et décideront,
dans le secret de l'isoloir. La légitimité
intellectuelle que confère un vulgaire parchemin
est-elle, doit-elle être au-dessus de la légitimité
démocratique, issue des urnes ?
Il faut bien qu'à Paris et alentours, l'on se résolve
à considérer comme révolue l'époque
où des barbouzes français pouvaient installer,
à Bangui, un président de leur choix venu
à bord d'un hélicoptère tricolore.
L'Afrique a payé fort cher quarante années
d'une indépendance politique et économique
confisquée par des prédateurs de tous acabits
pour s'autoriser de nouvelles accointances avec de nouveaux
donneurs de leçons, dont la plupart ont pour habitude
de lorgner davantage du côté des champs pétrolifères
ou des mines de diamant. Pendant quarante ans, des intellectuels
français ont, de bonne ou de mauvaise foi, par méchanceté
ou par ignorance, soutenu des Africains à bout de
patience, afin qu'ils s'installent au pouvoir à la
place des autres.
Le résultat est funeste : partout la haine, la guerre,
la famine, les réfugiés. Ce sombre bilan devrait
inciter la nouvelle génération de donneurs
de leçons et de pétitionnaires à plus
de retenue, et d'humilité. est-ce vraiment responsable
de soutenir les tentatives de prises en otage d'un système
politique, parce que ses amis n'en font pas partie ? Est-ce
raisonnable d'appeler à l'asphyxie économique
et sociale d'un pays, parce que le système politique
en place ne correspondrait pas aux canons parisiens ?
Où se situe la position responsable
: accompagner les Tunisiens dans leur processus démocratique,
ou appeler à l'isolement international d'un des rares
pays africains à connaître la stabilité
et une certaine prospérité ? Laquelle des
Tunisie faut-il soutenir : celle au travail qui s'efforce
de donner corps aux grands principes internationaux, comme
le droit de tout citoyen à une vie décente,
ou celle impatiente, de l'opposition non démocratique
?L'intellectuel doit-il construire ou détruire ?
L'intellectuel n'est pas un faiseur de cantiques ? Certes.
Est-il pour autant un faiseur de rois ? Ce ne sont pas pourtant
les chantiers de réflexions et de condamnations qui
manquent de par le monde.
Les Palestiniens sont massacrés quotidiennement dans
les territoires occupés. Où sont les pétitionnaires
? George W. Bush est président des Etats-Unis, à
la suite d'une élection controversée ? Les
intellos de Paris ont-ils demandé au Quai d'Orsay,
la rupture des relations diplomatiques et des accords de
partenariat avec les Etats-Unis ?
Pour préserver son statut, l'intellectuel doit être
sérieux, honnête, et neutre, quelles qu'en
soient les conséquences pour lui-même et ses
amis. Les pétitions discriminatoires, et les condamnations
sélectives ne grandissent ni le journaliste, ni le
philosophe. Pourquoi ne pas revenir humblement à
cette recommandation de Régis Debray : " Lisons
les livres des autres. Voyons ce qu'ils font avant de juger
".
Partenariat Europe Maghreb
N°23 Mars 2001
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