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Entretien
avec Gisèle Halimi : " Je chante les louanges
de la femme tunisienne sur tous les toits ".
La Presse
de Tunisie. 15 mars 2001
Propos
recueillis par
Alya HAMZA
Entretien
avec Gisèle Halimi : " Je chante les louanges
de la femme tunisienne sur tous les toits ".
°
Le
divorce par consentement mutuel a été acquis
en Tunisie avant la France
° Ce
qui se passe aujourd'hui en Palestine est intolérable
En une
semaine à Tunis, Gisèle Halimi aura beaucoup
parlé, signé de livres, rencontré de
gens. Elle
a donné des conférences, animé des
débats, signé son der-nier livre. Et, néanmoins,
pris le temps et la grâce d'accorder des interviews.
Nous
avons pris plaisir à l'interroger.
Etes-vous
celle que vous rêviez d'être à 20 ans
?
- A
vingt ans, je crois me souvenir que j'illustrais parfaitement
la phrase du philosophe Paul Nizan : "J'ai vingt ans.
Je ne laisserai jamais quelqu'un dire que c'est le plus
bel âge de la vie. "
Je me
trouvais dans un état de désespoir que les
jeunes expriment rarement, ou alors avec fureur et violence.
On est à la croisée des chemins. On croit
que le monde est là, pour répondre à
vos sollicitations.
On est
donc dans un état d'attente permanent. Et comme cela
n'arrive pas immédiatement, on est désespéré.
Mais cela dit, tout ce qui est arrivé depuis que
j'ai vingt ans, avec les échecs et les succès,
les bonheurs et les malheurs, les joies et les peines, tout
cela constitue une vie que j'aurais choisie.
Mais,
en même temps, je me suis toujours rendu compte qu'il
ne fallait pas prendre le monde comme il se présentait.
Ma mère,
ma grand-mère, la tradition tunisienne, me disaient
: "C'est comme ça". Moi je disais non.
Et je cite toujours ce mot de René Char , mon poète
préféré : "Ce qui vient au monde
pour ne rien troubler, ne mérite ni égards,
ni patience."
Pardon,
au passage, à mon ami Aragon qui fut le témoin
de mon mariage et le parrain de mon troisième fils.
Ma vie
fut donc faite, à la fois, de turbulences, de remise
en question permanente à partir d'un désarroi
existentiel banal.
Mais
en faisant masse de tout cela, je crois que je le referai.
Vous
avez pour devise : "Je ne regrette rien, j'avance".
Est-il possible de ne pas avoir de regrets ?
- Je
n'ai pas vraiment des regrets. Une frustration peut-être
de ne pas avoir eu de fille - j'ai trois fils - des remords,
peut-être, que je préfère aux regrets.
Cela
ne signifie pas, pour autant, que je ne me sois jamais trompée.
Mais quand on est de manière permanente dans l'action,
on ne peut pas ne pas se sentir concerné.
Je revois
ma mère : elle me disait : ""orzon"
(calme-toi). Qu'as-tu à faire avec ceci ou cela..."
Mais
quand on est dans le flot, témoin privilégié
de notre monde, on ne peut pas se dire non concerné.
J'ai
consacré huit ans de ma vie à la guerre d'Algérie.
J'ai plaidé depuis le début et jusqu'aux accords
d'Evian.
Je ne
peux pas me dire pour autant : " Ç a y est.
Ils ont leur liberté. Je n'ai plus rien à
faire."
De même,
que ce qui se passe aujourd'hui en Palestine, est intolérable.
On se réveille tous les jours révolté.
Et comme
avec l'âge, on n'élimine rien, au contraire,
on ajoute, cela fait de longues journées et de courtes
nuits.
D'autant
plus qu'il y a une chose très importante dans ma
vie à laquelle je veux pouvoir consacrer du temps
: ma petite- fille Maud-Tahfouna.
Vous
avez vécu plusieurs vies, plusieurs destins : avocate,
militante, écrivain. Quel est celui où vous
vous retrouvez le mieux ?
- J'ai
aussi été femme politique. Je dirai que, être
avocate ou écrivain, vous offre une totale liberté.
Ce que l'on n'a pas quand on est dans le gouvernement. La
parole, dans la défense, est une arme
absolue.
Dans
l'écriture, on s'offre une plage de liberté
extraordinaire. Personne ne vous entend. Et cela vous donne
des audaces étonnantes. Un peu lâches, peut-être,
mais des audaces de liberté où on se met totalement
à nu.
Vos
livres sont tour à tour des armes de bataille ou
des confessions. Lesquels vous ressemblent
le plus ?
- Cela
dépend des livres. Ici, on n'a pas beaucoup parlé
de La cause des femmes qui a été un best-seller
en France.
J'y
parle de mon enfance en Tunisie. La cause des femmes est
à la fois une confession - j'y parle des choses les
plus intimes - et en même temps un livre de bataille.
Je dis,
moi, que Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir a
changé ma vie.
Tout
jeune qui me présente dit : La cause des femmes de
Gisèle Halimi a changé ma vie.
C'est
donc à la fois une confession et un livre de combat.
La nostalgie
perce souvent dans vos ouvrages. Et dans votre vie ?
- Ma
grande nostalgie permanente, vous l'aurez compris, c'est
la Tunisie.
Je n'ai
jamais réussi à m'habituer à la perte
de ces fulgurances tunisiennes, de cette chaleur, de cette
lumière.
Il y
a aussi en moi une grande nostalgie de quelque chose de
relationnel qui n'existe qu'en Tunisie, et qui ne ressemble
à rien de ce qu'il y a au monde.
Je dis
toujours aux gens qui viennent en Tunisie : là-bas,
on vous écoutera, on vous regardera différemment
qu'ailleurs, et cela est unique.
J'ai
mis longtemps à me faire à une relation française,
cartésienne, organisée.
Vous
avez beaucoup parlé de la femme tunisienne.
- Je
chante ses louanges sur tous les toits internationaux, aussi
bien au Conseil de l'Europe qu'il y a peu au Maroc où
je disais aux Marocaines :
"Regardez vos surs tunisiennes. Prenez- les comme
exemple pour cibler votre combat."
La femme
tunisienne représente quelque chose d'absolument
unique dans le monde arabe. Et même par rapport à
l'Occidentale, la Tunisienne est en avance sur de nombreux
points : le divorce par consentement mutuel a été
acquis en Tunisie avant la France. Les problèmes
de contraception ont été résolus avant.
Il y a une espèce d'antériorité, de
précocité dans la prise de conscience du rôle
fondamental que jouent les femmes. C'est ainsi qu'elles
sont proportionnellement plus nombreuses, par exemple, dans
leur représentation au sein de l'Assemblée
: 11% de femmes en Tunisie contre 8% seulement en France.
Il est
encore un point sur lequel la femme tunisienne est en avance
sur nous : la législation du divorce.
Quand
j'étais députée, j'avais proposé
une douzaine de mesures. La plupart d'entre elles furent
acceptées, mais pas une réforme à laquelle
je tenais particulièrement : celle de la création
d'un fonds de garantie des pensions alimentaires.
Eh bien,
ce fonds existe en Tunisie, et il n'existe pas toujours
en France.
Bien
sûr, la femme tunisienne va encore évoluer,
elle a de nombreuses batailles à engager.
Le projet
de parité que le mouvement "Choisir" défend,
est extrêmement important. C'est une refondation politique
de la démocratie, et une refondation philosophique.
Politique parce que quand la femme sera impliquée
à 50% dans les responsabilités, il ne peut
pas ne pas y avoir de changement philosophique parce qu'on
atteindra à l'universalisme du citoyen.
Ce sera
là une véritable révolution, mais tranquille,
culturelle et politique.
Vous
êtes un témoin privilégié des
grands moments de l'Histoire. Vos positions sur le problème
palestinien ont eu beaucoup d'échos.
- Pour
nous, c'est un sujet de douleur, de révolte, et,
malheureusement, un sentiment d'impuissance permanente.
Peut-on,
aujourd'hui encore, parler de Charte des Nations unies,
ou de droit international ?
L'un comme l'autre n'ont de sens que sur la base d'un principe
d'égalité entre les partenaires.
En Palestine,
si on se réfère à la première
résolution, on a affaire à quelque chose de
très banal :
l'évacuation
d'un territoire occupé. Or, cela n'a jamais été
fait. Les Nations unies ont tergiversé et n'ont jamais
eu recours à la force, comme elles le font si aisément
pour d'autres pays.
Quand
l'Irak, par exemple, a envahi le Koweït, on a eu immédiatement
recours à la force. Et quand il y a eu retour à
la souveraineté des deux pays, on a pris dix résolutions
pour mettre à genoux l'envahisseur.
J'ai
été en Irak, j'ai enfreint l'embargo, et j'
ai vu le comportement meurtrier conduit par la volonté
de certains Etats.
En Palestine,
comme il s'agit d'Israël, personne n'ose toucher à
rien. A cause de la Shoah, qui a existé bien sûr,
mais dont on fait un véritable fonds de commerce
au lieu d'obliger un Etat qui viole la Charte des Nations
unies à la respecter, fût-ce par la force,
on ne fait rien, on recule. Et on condamne le peuple palestinien
à mourir dans ses territoires confettis asphyxié
par un blocus économique.
On a
inventé le droit d'ingérence. Et l'on habille
tout cela d'une espèce de philosophie "droit
de l'hommiste" taillée sur mesure.
Nous
sommes dans un creux désespérant. Dans cent
ans, les historiens jugeront très sévèrement
ceux qui ne sont pas intervenus par la force pour imposer
la loi juste. Et qui ont accepté une situation contraire
à tout ce que l'on a énoncé comme principes
sur la paix, l'égalité des peuples et le rôle
de l'ONU.
Vous
publiez bientôt un nouveau livre.
- Une
trilogie en fait. J'y reprends un projet non réalisé
d'une série de films sur les grands procès,
qui devait être réalisée par Scuttieri,
avec, dans mon rôle Claudia Cardinale.
J'ai
décidé de reprendre les grands procès,
et d'en faire un livre.
Le premier
tome s'appellera : Une avocate irrespectueuse.
Je relaterai
mes débuts, la guerre d'Algérie, la découverte
de l'horreur. Mais aussi comment j'ai été
la première femme à remporter le tournoi de
l'éloquence.
Les
deux autres tomes présenteront une sélection
des procès les plus extraordinaires que j'ai vécus
: Catherine R, ou la femme rompue, une histoire à
la Hitchkock, L'étrange Monsieur K ou la relation
d'un véritable complot policier contre un pauvre
ouvrier algérien. Une affaire Dreyfus dans un décor
de rêve ou la surréaliste histoire d'un médecin
à Tahiti où règne la loi du secret
dans un contexte d'essais atomiques.
Le livre
paraîtra en septembre prochain.
Propos recueillis par
Alya HAMZA
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